J’ai toujours voulu me repasser la tête après m’être lavé les oreilles souplines. C’est comme s’habiller avec du silence, ne pas savoir dire que l’on vieillit par sa peau. Mais je crois que j’ai toujours eu des plis à l’orée des yeux. Et je crois qu’ils sont la preuve que l’on me repasse à l’envers. Sous la peau rétinienne, je le sais sans me le dire, je repasse dans la nuit des manches de hier, des chaussettes dépareillées du jour, des cols blancs auvergnats.
Il y a une
centrale vapeur de passé en moi et elle ne me fait pas porter des
chemises, mais des petites choses qui luisent, qui sont des gens dans
des chemises. Il doit bien y avoir une prise au monde, quelque part sous
mes cheveux, quelque chose qui, à la fois me branche dans un arbre de
civilisation et me coupe pour faire un peu de papier, quand ce n’est pas
pour un feu de moi. Des fois, j’aimerais m’ébrancher, ne pas m’attacher
à la forêt, ne pas écrire sur les feuilles qui tombent et brûlent.
Parfois, je voudrais rester froissé à l’intérieur, comme si j’avais gagné à ne pas croiser le fer avec mes pensées passantes.
J’ai toujours voulu repasser ma tête, mais les apparences sont trompeuses. C’est elle qui me repasse.
Ma peau vieillit mais dessous je grandis encore. Je suis bois qui s’habille de la vie. Seulement, ça ne me suffit pas. J’ai froid et me sens à l’étroit depuis quelques temps. Que dois-je faire ? Je crois qu’il faut que je change l’écorce de mes vêtements.
La nuit n’est pas la nuit, madame. Ce que vous voyez là, ce ne sont que des ombres de voiries. On a pas vu une nuit dans une ville depuis, au moins, 1953. Si vous voulez vraiment en voir une, vous devriez aller voir sous terre. Dessous, la nuit c’est la nuit.
On pourrait m'adresser des cartes postales de vacances, juste en écrivant le nom de l’enfer sur du papier. L'adresse souterrienne n'est pas facile d'accès aux facteurs jaunes pales, surtout s'ils ont peur des noirs chiens de mes chants. Mais, qu’ils affrontent leur peur des calcaires canines, qu’ils fassent cet effort de distribuer de la vie. J’aimerais tellement que l'on me lettre, qu’on me fasse lire ce qui courrait hier – même une facture d'électricité statique.
J'ai tombé la nuit. Pourtant, tout a du arriver à
l'heure, comme d'habitude. Les trains du lac qui tirent le ciel dans
leurs vagues, les oies sauvages qui remontent la pendule des saisons,
les gens du plateau qui portent des cloches. Mais oui, j'ai omis le
temps et me voilà à devoir rentrer les pieds noirs, à rentrer avec mes
yeux caducs pour la nuitée, mes yeux ajournés, mes yeux qui brailleront
sur les troncs. Ce n'est pas grave, je suis chien qui devient loup.
Seulement, domestiqué par Diurne, le soir alunaire va se venger de cette
fausse transformation, se jouer de mon retard inhumain ! J'ai tombé la
nuit mais, désormais, quittant la rive, c'est à elle de me faire tomber.
(Aux batteries qui nous quittent dans les bois, ces petits soleils de
poche pour mettre nos pieds nocturnes au chaud.)
Sous
les chapelles monolithiques, les prières ne passent pas à travers
l'épaisseur de la roche. Elles rebondissent sur les parois en brèches et
sont comme des échos. C'est ainsi que les miracles se jouent : les
êtres entrent sous roche comme s'ils montaient sur un manège. Dès lors,
ils sont entourés de milliers de pompons invisibles qu'ils n'attrapent
que si le hasard les fait tomber sur eux. C'est, en quelque sorte, la
fête foraine des contre maux du monde. Et ce ne sont jamais leurs
propres prières qui les saisissent, c'en est toujours une autre, une
identique à la leur certes, mais venue d'un semblable, d'une même
attente, d'une métaphysique aux yeux plus gros que le ciel. Les
miraculés, surtout ceux qui se sont faits lourder, ne savent pas que
leur miracle est celui d'un autre. Peut-être que certains ont été
touchés par des miracles caducs, peut-être qu'ils pourraient savoir
marcher deux fois, qu'ils seraient sauvés de ce qu'ils n'ont pas… Moi
je n'entre jamais sous ces rochers à ricochets. J'ai beau croire que je
ne crois en rien, on prie toujours inconsciemment de n'être qu'un homme
parmi les autres, de vouloir être plus. Je ne prends aucun risque. Et
puis, je ne voudrais pas que les choses m'obligent à croire au dessus
des pierres. Les pierres me suffisent amplement.
La
neige s'en va. Il suffit de voir la brume la voler. Il suffit de voir
la nuit commencer à se collapser dans le noir quand le vrai hiver, le
blanc, est dénué d'opacité. Tout s'en va dans le printemps, même la
montagne, cet animal qui vit pour hiberner. Tout suit le mouvement
naturel des saisons. Je n'ose pas monter plus haut de peur d'aggraver le
dépeuplement du froid, de faire fondre la neige en eau, en marchant sur
elle. Je vais faire demi tour. Je suis un être raisonnable, je m'en
vais donc attendre l'hiver prochain.
Que voyez-vous ? Un étang ? Non, il n'y a pas d'eau. Le
blanc ? Quoi le blanc ? Ce n'est ni de la neige ni le nuage qui voudrait
en être. Un arbre ? Qu'est-ce qu'un arbre en hiver si ce n'est rien de
rien ? Les piquets, qui a été piqué ? Et non, l'herbe n'en est pas ! Il
ne faut pas se fier aux apparences trompeuses, sinon elle serait verte
et chez le voisin. Un pigeon quoi ? La montagne ? Où une montagne ? Mais
non, c'est un effet d'optique ça. Quoi, ce que je vois moi ? Et bien,
moi je vois un prisonnier. Vous ne le voyez pas ? Regardez derrière vos
yeux, c'est là que je le vois, c'est là que je me vois… Entre les deux
murs de ma caboche. Je suis, pris dans cet espace clos qu'on ne voit
que derrière les yeux. Si j'en sors, si je regarde dehors, je tombe et
je me noie. Vous avez sans doute raison pour le pigeonnier… Il y en a
un. Il y'en a un et c'est moi. Je suis le prisonnier et sa cage. Et j'ai
cette drôle d'impression, comme si j'étais un oiseau qui ne savait pas
voler, s'envoler de lui-même.
Cela ne s'entend pas mais le vent souffle sur le crépuscule.
Il fait se coucher la nuit plus tôt. Ce n'est pas la faute des nuages
si le jour tombe plus vite que la neige et si les pins poussent dans le
sens de la tramontane. Quand le froid fait foehn de tous bois, que la
chaleur des fumées au sortir des cheminées ne peut plus réchauffer
l'atmosphère, le ciel rosit et nous hypnotise. J'ai parfois l'envie de
marcher pieds nus dans la neige comme dans le sable, de lâcher ma
seconde peau et de me jeter à corps perdu dans ces bassins d'or blanc
pour sentir la vigueur de l'hiver me raviver. L'hiver est pour moi
paradoxal, j'ai l'impression qu'il a le pouvoir de redonner vie. Que les
lumières véritables viennent de lui. Il faut… Il faut que je vous
laisse. Je dois aller prendre froid.
Les gargouilles n'ont plus de pluies à cracher en haut des tours. Enfin ! le temps s'est arrêté dans le ciel. Nos yeux curieux se lèvent à nouveau, sans craindre le lacrymal nuage, et ils cherchent à être plus grands, plus loin, plus l’œil dans le jour. Sur leur parcours, une horloge semble tourner en rond au dessus d'eux. Mais ce n'est qu'un effet d'optique. Ce temps là, majuscule, lui aussi est aux arrêts. Et puisque les yeux voient encore ce n'est pas la fin du monde, pas la fin des temps, pas la mort de la mort ! Qu'est ce alors ? Cela ressemble à la révolution des Hommes qui courent, le retard qui s'envole, l'oubli du leurre qui nous piège de l'aurore au crépuscule. C'est la nuit qui se dort au soleil, celle qu'on ne voit pas passer les yeux grands fermés. C'est la chute des horloges internes. C'est… Ne plus savoir compter.
La neige fond dans le jour. Les ombres portées tentent, en passant sur elle, de la sauver. Mais c'est en vain. Une ombre n'est pas le nord. Une portée l'est par le vent. La neige fond du soleil et, bientôt, elle ne fera plus qu'un avec la nuit - cette grande nuit dans la terre.